La doctrine de l'Unicité de l’Etre signifie qu’est illusion tout ce que l’oeil voit et ce que le mental enregistre, et que toute chose en apparence distincte et finie est en vérité la présence de l’Un infini.

 


« Quel que soit le côté vers lequel vous vous tourniez, là est la face de Dieu. Dieu est infiniment vaste, infiniment connaissant » (II, 115), dit le Coran.
Et les deux Noms d’omniprésence et d’omniscience, s’ajoutant l’un à l’autre, montrent que si la Divinité connaît tout, il s’en suit que la Divinité est également partout.


La sourate « Ikhlaç » du Coran (CXII), révélée au Prophète pour lui permettre de répondre à une question qui lui avait été posée sur la nature de Dieu, commence ainsi : « Dis : Lui, Dieu, est Un (Ahad) – Dieu, (Il) est la Plénitude absolue se suffisant à soi-même (aç-çamad) ».


C’est sans doute à cause du Nom « aç çamad » figurant en apposition à Allah et en complément du Nom d’Unité que ce chapitre a été appelé sourate de la Sincérité (sûrat-al-Ikhlâç) ; car la sincérité implique un assentiment sans réserve, et pour la réaliser, l’âme doit être rendue consciente de ce que cette unité est une totalité, que l’Un-et-l’Unique est aussi l’un-et-Tout.


Le Coran et les hadiths attestent de l’Unicité de l’Etre. Dans le verset suivant du Coran (LVII, 3) : « Il est le Premier et le Dernier, l’Extérieur et l’Intérieur ».
Les Noms « le Premier », « le Dernier », « l’Extérieur » et « l’Intérieur » n’excluent que quelque chose soit avant ou après Dieu ou plus intérieur ou plus extérieur que Lui.
De même, le hadith suivant du Prophète (B et S) relatif au processus de création.


« Dieu était et rien n’était avec Lui » ; « Il est maintenant tel qu’Il était »


Atteste de l’Unité de l’Etre, car cette doctrine ne pourrait être contestée qu’en admettant que Dieu soit sujet du changement, ce qui est absurde.
Ainsi, se trouve affirmée dans ces versets coraniques et cette sentence prophétique l’impossibilité d’être pour tout ce qui paraît autre que Dieu.


« L’Unicité de l’Etre » signifie que la création dans ses multiples différenciations n’est en réalité rien d’autre que l’omniprésence de l’Unique Vérité Divine parce que chaque élément, apparemment distinct de la création, est une Présence ou plutôt la Présence de l’Unique et Infinie Plénitude en son invisible Totalité.


« Toute chose périt sauf sa face » (XXVIII, 88) « Tout ce qui est ici (dans l’Univers créé) passe et il ne reste que la Face de Ton Seigneur en Sa Majesté et Générosité » (LV, 26-27).


L’Eternel infini transcende, pénètre et embrasse toutes les durées et toutes les étendues, étant non seulement « avant » tout commencement, mais qui est « déjà passé », tout ce qui est susceptible d’extinction est « déjà » éteint, ne laissant que Dieu, ce divin résidu auquel se rapportent les mots « il ne reste que … » dans le dernier verset coranique cité ci-dessus. Précisons que l’Unicité de l’Etre n’implique aucune localisation (hulul) dans les choses créées puisque celles-ci n’existent pas au sens absolu.

Il n’y a qu’un Etre, c’est la Réalité Absolue : « Celui qui, sous Mon voile, ignore Mon Essence, demande où Je suis. En vérité, « Je suis » sans « où » Car, en Mon Etre, nul hiatus ainsi que d’un « où » à un autre ».


Cette doctrine concerne seulement la Réalité Absolue ; elle n’a rien à voir avec ces vérités « relatives » que nous appelons « métaphoriques » : « Les gnostiques s’élèvent des basses terres de la métaphore vers les cimes de la vérité » ; et au terme de leur ascension, ils voient directement face à face qu’il n’existe rien d’autre que Dieu seul et que « toute chose périt sauf Sa Face », non seulement parce qu’elle périt à un moment donné, mais parce qu’il n’est aucun moment où elle n’ait déjà péri…Chaque chose a deux faces, la sienne et celle de son Seigneur ; quant à sa propre face, elle est néant, et quant à la Face de Son Seigneur, c’est l’Etre. De sorte que les gnostiques n’ont pas besoin d’attendre la Résurrection pour entendre le Créateur proclamer : « A qui est la Royauté en ce jour ? A Dieu, l’Unique, l’Irrésistible » (XL, 16) ; car cette proclamation résonne éternellement à leurs oreilles ; et de Sa Parole « Dieu est le Plus Grand » (Allahou Akbar) ils ne déduisent pas qu’Il est plus grand que d’autres. Dieu l’interdit ! Car en toute existence, il n’y a rien d’autre que Lui et par conséquent, il n’est pas de terme de comparaison pour Sa Grandeur (Ghazâli-Mishkât al-Anwâr).


Cette doctrine permet un continuel déplacement du centre de conscience du plan du fini au plan de l’Infini, et ce, à l’instar du Coran et des Hadiths du Prophète (B et S), qui sont les grands prototypes de cette sorte de mobilité de l’intelligence.


La doctrine de l’Unicité de l’Etre a une grande valeur épistémologique : elle conduit à la Connaissance identifiante.
La voie Tidjaniyya, avons-nous dit, est, en effet, une perspective de connaissance, de gnose. L’alchimie de la gnose ne laisse pas les choses en leur valeur apparente, elle les réduits à néant ou les révèle comme aspects de la Face de Dieu.
La constante prière du Prophète était : « Seigneur, accrois mon émerveillement devant Toi ».
La doctrine de l’Unicité de l’Etre comprend trois degrés de tawhîd :

Le premier degré de Tawhîd est : « Il n’y a pas de Dieu si ce n’est Dieu », c’est la proclamation de l’Unicité par la multitude, elle est générale et signifie que seul Dieu mérite d’être adoré.

Le deuxième degré est celui de l’élite, cette proclamation s’énonce comme suit : « Il n’y a pas de Lui si ce n’est Lui ». Dans le « Mishkât al-Anwar », Ghazâli déclare à ce sujet : « Il n’y a pas de Lui si ce n’est Lui », Car « lui » exprime ce dont on fait mention, et l’on ne peut faire mention que de Lui seul, parce que lorsque tu fais mention de quelque chose, cette mention se rapporte à Lui, même si tu n’en as pas conscience à cause de ton ignorance de la Vérité des Vérités… »

Au troisième degré, l’affirmation de l’Unité cesse : « Nul n’affirme vraiment l’Unicité de Dieu, car celui qui L’affirme se met par là même en contradiction avec Elle…Lui, est l’affirmation de Son Unité, et qui prétend La décrire blasphème (en créant une dualité par l’intrusion de sa propre personne).
« Qui prétend affirmer l’Unité de Dieu Lui donne par là même un associé ». (Hallâj)


Le Coran et les Hadiths parlent du degré ultime du Tawhâd (3e degré) en termes de Proximité-Identité-Unité.
En ce qui concerne la « Proximité » :
Dans les premières sourates mecquoises, le Coran désigne les plus grands saints comme les « Rapprochés » qui sont définis en termes de « Proximité ».
« Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire. » (VII, 24)
En ce qui concerne « l’identité » :
La proximité est exprimée comme identité dans la Tradition sacrée suivante (Hadith Qudsi) citée plus haut.
« Mon serviteur cherche sans cesse à s’approcher de moi par des actes de piété librement accomplis jusqu’à ce que je l’aime ; et quand je l’aime, je suis l’ouïe par laquelle il entend et la vue par laquelle il voit, la Main par laquelle il combat et le pied avec lequel il marche. »
Le « changement » dont il est question, ici, réside seulement en ce que, maintenant, est perçu ce qui ne l’était pas. Il été perçu seulement parce que l’agent de perception est Dieu, non le mystique : « Je suis …sa vue », ou pour user d’une formule Coranique : « le regard ne peut l’atteindre, mais Il atteint le regard » (VI, 103).
On ne peut déduire de cette tradition que cette identité n’existait pas auparavant car la Divinité n’est pas soumise au changement.
Il est maintenant perçu ce qui ne l’était pas ; ces deux plans de perception de la réalité toute relative et de l’Absolue Réalité sont l’un et l’autre indiqués dans le verset suivant :
« Nous sommes plus près de Lui que vous, bien que vous ne Le voyiez pas. » (LVI, 85).
Le plan inférieur est la perception de la « réalité » toute relative de l’absence de
Dieu : « …bien que vous ne Le voyiez pas » ; elle est pure illusion comparativement à l’Absolue Présence de Dieu.
Le Plan supérieur est celui de l’Absolu Réalité de la Présence de Dieu : « Nous sommes plus prés de lui que vous … » Ici, il ne peut être question de proximité relative, mais absolue. C’est la proximité dont il était question dans le verset cité plus haut : « Nous sommes plus proches de lui que sa veine jugulaire, et Dieu se glisse entre l’homme et son propre coeur » (VIII, 24). Ce qui signifie qu’Il est plus proche de l’homme que ne l’est celui de son moi le plus intime. L’Unité exprimée ici dépasse l’Unité de l’Union, c’est l’Unité-Identité expliquée plus haut.